Dernière mise à jour : 16 janvier 2003
Entretien-feuilleton avec Frédéric Boilet
Réalisé par courriel entre Tôkyô et Paris
de septembre 1997 à janvier 1999

Propos recueillis par François Boudet, pour le site Cyborg

Frédéric Boilet & Peing Chi, Phnom Penh, janvier 1997
Photo: Sokha (14 ans)

Sommaire :
 
Page 1 :    Junko et autobiographie / Avant le Rayon vert
Page 2 :    Le Rayon vert
Page 3 :    36 15 Alexia / Ressentiment ? / Limites à l'autobiographie ?
Page 4 :    Love Hotel
Page 5 :    La manga / Sexe et censure
Page 6 :    Cinéma japonais / Dessins animés japonais
Page 7 :    Utilisation de la photo dans la BD / Fin de (À Suivre)
Page 8 :    Tôkyô est mon jardin
Page 9 :    Tôkyô est mon jardin / Lectorat / Demi-Tour
Page 10 :  BD au Japon
Page 11 :  Questions des Internautes
JUNKO ET AUTOBIOGRAPHIE

  Cyborg : Peux-tu nous donner des nouvelles de Junko que l'on « te » voit quitter à la fin de l'album Love Hotel ? C'est que je la trouvais attachante moi !
  À part ça je me demandais, toujours à propos de Junko ; je n'ai pas eu tout à fait la même interprétation que Jean-Paul Jennequin dans sa critique de
Love Hotel au sujet de ta relation avec cette jeune Japonaise ; il dit en gros que c'est elle qui t'aurait résisté et met en cause sa sincérité (jeu télévisé, etc.), alors que personnellement je pensais que c'était ton personnage qui avait refusé d'aller trop loin avec elle, uniquement, car la considérant trop pure...

  Frédéric Boilet : Il ne s'agit pas de « ma » relation avec une jeune Japonaise... Mes albums depuis le Rayon vert ne sont pas autobiographiques au sens strict du terme. S'ils s'appuient sur une part - plus ou moins importante selon les albums - d'événements que j'ai personnellement vécus ou que je fais en sorte de vivre, ils se nourrissent également de morceaux de vies d'autres personnes. Ils sont enfin constitués d'une part non négligeable de fiction pure, de mise en scène, de réajustement de cette réalité qui me fascine.
  La Junko de Love Hotel en est un bon exemple. Comme beaucoup de mes personnages, Junko n'existe pas dans la réalité, elle est le mélange de plusieurs personnes de mon entourage, le croisement de plusieurs expériences. Son prénom est celui de la première Japonaise rencontrée lors de mon premier séjour au Japon en 90 (à propos « Junko » signifie « enfant pure »), son visage est celui d'une jeune vendeuse du rayon chaussures d'un grand magasin de Sapporo que Benoît Peeters avait remarquée lors d'un second séjour. L'histoire de David et Junko elle-même est le croisement de deux de mes propres expériences, dont l'une n'était pas japonaise - mais italienne - et qui a continué à nous inspirer dans Demi-tour (Junko et Miryam sont ainsi deux facettes, à deux âges différents, de la même jeune fille...) (dont il a bien fallu que je fasse semblant, un jour, de ne plus attendre de nouvelles - pour répondre à ta question).
  Il me semble que Jennequin et toi avez trouvé deux bonnes explications au comportement et hésitations des protagonistes de Love Hotel, il m'est difficile de t'en dire plus...
  Mon album le plus autobiographique est 36 15 Alexia où seuls quelques éléments sont adaptés. Mais là aussi, l'autobiographie au premier degré n'est pas une fin en soi, je l'ai avant tout conçue comme un des moteurs du récit.
   En fait, ce n'est pas l'autobiographie qui m'obsède, mais bien ce que François Truffaut appelait « la vérification par la vie ». Difficile de trouver formule plus lumineuse.

 
AVANT LE RAYON VERT

  C : Tu considères je crois ton travail regardable, si je peux m'exprimer ainsi, à partir du Rayon vert seulement, est-ce que tu pourrais quand même nous dire un mot sur tes premiers albums : la Nuit des Archées, les Veines de l'Occident, voire les Griffes du Che resté inédit ?
  
Les Veines de l'Occident t'a permis d'être publié en revue (dans Vécu) et en album chez Glénat, ce qui n'est pas négligeable pour un début, non ?

  FB : La Nuit des Archées est mon tout premier album. Ce fut une expérience exceptionnelle de réaliser ces planches à 21 ans pour la revue Okapi et de voir mon premier ouvrage publié à 23 ans (à l'époque, c'était assez rare : seul Arno me devançait d'une année) ! Ce passage à Okapi fut un parfait apprentissage, c'est là que j'ai fait mes premières armes en tant que scénariste (plusieurs histoires courtes écrites pour d'autres dessinateurs), en tant que journaliste aussi (quelques interviews, dont Tom Novembre par ex.).
  Guy Deffeyes, le scénariste, et moi-même avions bien-sûr mis tout notre cœur dans la réalisation de la Nuit des Archées, mais il me semble aujourd'hui que l'ouvrage rassemble à la fois les symptômes d'un « album de jeunesse » et ceux d'un « album de commande » : à mille lieues des types de récits qui vont par la suite me passionner et, graphiquement, je ne suis même pas sûr d'y retrouver les germes de mon dessin futur...
  Mon second album, les Griffes du Che, abandonné plusieurs années dans les tiroirs de la rédaction d'Okapi et jamais publié, était à ce titre peut-être plus parlant. C'est avec ces planches que j'ai ébauché une certaine façon d'utiliser la matière photographique et ce type de mise en couleurs qui ne m'ont pas quitté depuis.
  Malheureusement, entre les pages 1 et 44 des Griffes du Che, le responsable de la BD à Okapi avait changé, on venait d'engager J.C. Forest. Ce dernier a débarqué avec la ferme intention de placer ses copains dessinateurs, je n'en faisais pas partie et les Griffes du Che n'ont même pas été prépubliées dans Okapi ! Il devenait urgent pour moi d'aller voir ailleurs.

  C'est un coup de fil d'Henri Filippini en 83 qui m'a conduit chez Glénat. Dans le sillage du succès des Passagers du vent et des 7 Vies de l'Épervier, cet éditeur venait de décider de lancer une nouvelle collection de BD dites « historiques » et cherchait des auteurs pour le premier numéro de Vécu. J'étais assez admiratif des Passagers du vent : à mes yeux, cette série était parvenue avec intelligence à associer ambition, enjeu, et souci de toucher le plus grand nombre. Elle fait partie de ces quelques œuvres, rares, qui montrent qu'on peut parfois viser le grand public et en même temps le respecter. C'est dans cette optique, mais aussi parce que je n'avais pas le choix, que j'ai accepté la proposition d'Henri.
  Malheureusement, je me suis vite aperçu que je n'étais pas fait pour ça. Si mes relations avec René Durand, le scénariste, furent chaleureuses, mes rapports avec la clique Vécu - la plupart des auteurs et l'équipe rédactionnelle - furent au mieux comiques, le plus souvent un calvaire. Chaque fois que je me trouvais dans les locaux de Glénat, j'étais abasourdi par ce que j'y voyais, ce que j'y entendais. En vain, je m'efforçais de retrouver cette intelligence, ce « respect du lecteur », que j'avais entrevus dans l'œuvre de Bourgeon... Le plus insupportable était que la popotte Glénat, indigeste, trouvait toujours preneur : la Fille des Ibères, pour ne parler que de mes albums, reste à ce jour ma meilleure vente (suivi de près par la Nuit des Archées). L'accueil du Cheval-Démon fut certes plus mitigé, mais mon dessin commençait à sérieusement se démarquer de la ligne Glénat. « Nos lecteurs sont des veaux ! » m'avait-on lancé à la rédaction de Vécu (il s'agissait de m'expliquer qu'il était vain de tenter de leur donner à manger autre chose que ce qu'ils voulaient), et c'est ainsi que, dans le milieu des années 80, j'ai préféré tourner le dos à une carrière agricole toute tracée, un certain type de BD et de succès, pour tâcher de tracer ma propre voie, forcément plus aléatoire.
  En 1984, j'avais découvert la Fièvre d'Urbicande, ce fut une révélation. Cet album reste d'ailleurs pour moi une œuvre de référence. Je me suis ainsi rapproché de Benoît Peeters, qui avait une conception de la BD et un rapport à ses lecteurs qui me semblaient un poil plus fins que ce qu'on m'avait proposé jusqu'alors, et dont les projets de vie et de création correspondaient à mes aspirations. Ce gars-là fut un bol d'air pur, Il m'aide à respirer depuis lors.
 

Tôkyô, le 27 septembre 1997

 
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