Dernière mise à jour : 16 janvier 2003
Entretien-feuilleton avec Frédéric Boilet
Réalisé par courriel entre Tôkyô et Paris
de septembre 1997 à janvier 1999

Propos recueillis par François Boudet, pour le site Cyborg

Sommaire :
 
Page 1 :    Junko et autobiographie / Avant le Rayon vert
Page 2 :    Le Rayon vert
Page 3 :    36 15 Alexia / Ressentiment ? / Limites à l'autobiographie ?
Page 4 :    Love Hotel
Page 5 :    La manga / Sexe et censure
Page 6 :    Cinéma japonais / Dessins animés japonais
Page 7 :    Utilisation de la photo dans la BD / Fin de (À Suivre)
Page 8 :    Tôkyô est mon jardin
Page 9 :    Tôkyô est mon jardin / Lectorat / Demi-Tour
Page 10 :  BD au Japon
Page 11 :  Questions des Internautes

Autoportrait, Tôkyô, 1993

LE RAYON VERT

  Cyborg : Venons en au Rayon vert alors... C'est le premier album que tu réalises en solo (?) (avec quand même déjà la complicité de Benoît Peeters au scénario si je ne me trompe...). C'est une référence au bouquin de Jules Verne aussi... Est-ce que tu peux nous en dire plus ? La couleur (déjà notable dans les Veines de l'Occident...) joue un rôle important également.

  Frédéric Boilet : J'ai contacté Benoît Peeters lors du salon d'Angoulême en janvier 1985. Je n'avais à lui présenter que peu de choses susceptibles de l'intéresser, mais ce dernier m'accueillit pourtant avec la plus grande gentillesse.
  Peeters n'est pas scénariste à collectionner les dessinateurs, et notre collaboration ne s'est pas décidée ce jour-là : il proposa néanmoins de m'aider à mener à bien l'éventuel projet personnel de scénario que je pourrais lui soumettre.

  Un reportage radiophonique sur l'observatoire du Pic du Midi fut un premier déclic, la découverte de la Cathédrale de Strasbourg fut

le second : l'histoire qui parviendrait à rapprocher deux lieux si forts et si distants ne pouvait qu'être réussie, il me restait à la trouver. Je pris contact avec les chercheurs de l'observatoire et obtint l'autorisation de les rejoindre sur le Pic pendant deux semaines.

  C'est lors de ce séjour que j'ai découvert le rayon vert, à la fois le phénomène optique et le roman de Jules Verne - tous deux pratiquement inconnus à l'époque. Ils allaient être les éléments décisifs du scénario que je cherchais à construire.

  Avec le rayon vert comme lien, l'histoire m'a semblé s'écrire toute seule. Chaque jour, je découvrais une nouvelle coïncidence qui me rendait la partie plus facile. Les éléments s'emboîtaient les uns dans les autres, s'imposant d'eux mêmes, presque malgré moi, comme si l'histoire était déjà là et qu'il me suffisait de la recopier.

  De retour du Pic, et après quelques escapades diurnes et nocturnes sur la cathédrale de Strasbourg, je me suis ainsi retrouvé avec un synopsis complet entre les mains. Pas une seconde je n'avais souffert, pas une seconde je ne m'étais ennuyé. La vie de scénariste m'apparaissait particulièrement facile, mais je découvrais surtout à quel point elle était palpitante. Dieu !, que j'avais aimé ce travail-là, de reportage, de contacts, d'écoute, de photographie, d'écriture, une période d'éveil, de découvertes, de chocs quotidiens ! Aux antipodes de la vie de dessinateur de BD franco-belge, dont les journées allaient s'étirant, prévisibles et laborieuses, des journées de maniaque, d'ermite ou de tâcheron...

  Comme il me l'avait proposé, je suis monté à Bruxelles pour soumettre synopsis et découpage à Benoît Peeters.
  Ce dernier s'avoua plutôt surpris par mon texte, il me dit que l'ensemble fonctionnait, qu'il n'y avait rien à changer. Il me corrigea deux fautes d'orthographe et se contenta de faire une suggestion pour la fin du récit. J'étais très fier... mais un rien frustré : j'allais devoir patienter encore un peu pour découvrir les joies d'une véritable collaboration.

  L'automne 85, j'ai présenté le découpage complet et le dessin de quatre ou cinq pages à l'ensemble des éditeurs français et belges (une trentaine à l'époque) et même à Glénat : tout ce petit monde m'envoya balader, avec des délicatesses diverses. Dans ce concert de rejets, un seul se distingua par sa disponibilité et ses bonnes manières : Philippe Vandooren, alors rédacteur en chef de Spirou, ne mit pas moins de deux pages pour m'expliquer son refus.
  Il me restait en fin de parcours un dossier, je l'ai adressé sans conviction au seul éditeur que je n'avais pas encore sollicité : Magic Strip. J'ai ainsi fait la connaissance à Bruxelles d'un Didier Pasamonik enthousiaste mais visiblement très pauvre : il me passa commande contre une avance sur droits de 25.000 francs français, payable en deux fois.

  Le Rayon vert a été publié fin 86 et fut très bien accueilli. À l'occasion du Salon du livre de Paris, Télérama le désigna meilleur album de BD du moment, il figura aussi dans la sélection des indispensables de « l'Année de la BD 87 ». Lors des séances de dédicaces, je goûtais enfin pour la première fois le plaisir de rencontrer « mes » lecteurs : ceux à qui j'avais le sentiment d'avoir dit quelque chose et qui me le rendaient bien. Bref, tout semblait indiquer que je ne m'étais pas trop trompé, que l'album était réussi : alors, bon sang, pourquoi les éditeurs n'en avaient-ils pas voulu ?

  La descente du nuage fut rapide. Vers le mois d'avril suivant, Magic Strip annonçait son dépôt de bilan, suite, disait Didier Pasamonik, à une malversation du distributeur. Les stocks furent saisis par la justice et le Rayon vert disparut des circuits de vente moins de quatre mois après sa publication. L'éditeur Loempia avait publié l'album - ainsi qu'un tirage de tête numéroté - en néerlandais, il en profita pour me refuser de me verser le moindre droit d'auteur. Les Rayon vert en français réapparurent quelques mois plus tard, ventilés chez les soldeurs : du « beau succès » qui avait commencé à se dessiner et qui devait m'ouvrir le cœur des éditeurs et des libraires, je passais directement à la case « casserolle au cul », on peut difficilement faire pire en terme d'image.
  Je me retrouvais donc au point de départ, tenu de dessiner le second tome des Veines de l'Occident pour Glénat, mais déjà à la recherche de mon prochain scénario.
  Heureusement (pour le scénario, et malheureusement pour moi) le minitel et Alexia avaient débarqué dans ma vie.
 

Tôkyô, le 2 octobre 1997

 
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