Entretien-feuilleton avec Frédéric Boilet
Réalisé par courriel entre Tôkyô et Paris
de septembre 1997 à janvier 1999
Propos recueillis par François Boudet, pour le site Cyborg
Sommaire :
Page 1 : Junko et autobiographie / Avant le Rayon vert
Page 2 : Le Rayon vert
Page 3 : 36 15 Alexia / Ressentiment ? / Limites à l'autobiographie ?
Page 4 : Love Hotel
Page 5 : La manga / Sexe et censure
Page 6 : Cinéma japonais / Dessins animés japonais
Page 7 : Utilisation de la photo dans la BD / Fin de (À Suivre)
Page 8 : Tôkyô est mon jardin
Page 9 : Tôkyô est mon jardin / Lectorat / Demi-Tour
Page 10 : BD au Japon
Page 11 : Questions des Internautes
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LA MANGA
Cyborg : Un certain nombre de « fans » français de manga apprennent la langue et partent visiter le Japon ; les manga représentant une certaine ouverture sur la vie japonaise, il me semble. Que penses-tu de ce phénomène ?
Tu apprécies les manga d'auteur et les manga érotiques, je crois (tu diriges d'ailleurs la collection « Manga érotique » chez les Humanoïdes associés.)... Est-ce que tu peux nous préciser cet intérêt particulier pour ces deux genres (et tes auteurs préférés) ainsi que peut-être celui pour le (ou la, comme tu préfères) manga en général ?
Frédéric Boilet : Mon apprentissage de la manga et du Japon est sensiblement différent de celui des fans français de manga : la manga ne m'a pas amené au Japon, c'est le Japon qui m'a conduit vers elle. C'est à ce titre, d'ailleurs, que j'emploie le mot « manga » au féminin, comme la plupart de ceux qui ont connu le Japon, la langue japonaise, les Japonais et la manga en V.O. avant de s'intéresser à la manga accessible ou traduite en Occident.
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Boilet vu par Kafka, Nancy, 1987
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Cette question du genre du mot « manga » est tout à fait intéressante. Les noms communs japonais, comme les noms communs anglais d'ailleurs, n'ont pas de genre, et il nous faut leur en choisir un quand ils débarquent dans la langue française. Une règle veut que l'on penche vers le masculin (« un » tsunami, « un » samurai, « un » hamburger, etc.), mais on féminise souvent ce qui peut l'être (« une » geisha, « une » interview...). La généralisation de la masculinisation du mot manga en France remonte à seulement quatre années. C'est vers 93 que le terme a véritablement débarqué dans les médias, au masculin, avec les premiers journaux consacrés au genre et surtout les émissions télévisées « pour jeunes ». Avant 90, le mot « manga » n'était connu que de deux groupes restreints et distincts : d'un côté les jeunes fans français, passionnés de moyenne date, premiers adeptes du « rêve japonais », et de l'autre les pionniers des échanges franco-japonais, les gens de terrain, Français du Japon ou Japonais francophiles de toujours.
Le premier groupe avait accès à la manga par le circuit américain depuis la fin des années 80. Il écumait les librairies spécialisées pour se procurer des manga parfois en V.O. (dont il ne comprenait pas encore, le plus souvent, les textes), mais aussi en version américaine. Par la suite, les éditeurs français traduisant les BD japonaises se sont souvent contentés de reprendre le matériel d'Outre-Atlantique, donnant à lire à nos fans une manga fortement américanisée, par exemple dans ses onomatopées. La manga était accessible en France via le marché américain, il était naturel que ce groupe emploie le terme au masculin. « Du » comic « au » manga, il n'y avait qu'un pas ; ceux qui se sont passionnés pour « le » manga, sont les mêmes que ceux qui, quelques années auparavant, avaient emprunté des circuits similaires pour nourrir leur passion « du » comic.
Le second groupe voyait les choses différemment. Il ne se souciait guère des modes américaines et des comics puisqu'il pouvait apprécier la manga dans son contexte original et la lire en japonais. Les arpenteurs de ces relations directes - éditoriales, créatives et amoureuses - entre la France et le Japon ont le plus naturellement du monde parlé de « la » manga, comme d'aimables Japonais francophiles parlaient de « la » bande dessinée. Pionnier parmi les pionniers, Jacques Lalloz vit à Kyôto, il fut fan de manga au féminin avant la lettre, avant même que Goldorak ne débarque à la télévision française. Par passion, Jacques Lalloz a ainsi traduit du Japonais tout Osamu Tezuka, puis offert ces recueils uniques, reliés à la main, à la bibliothèque de l'Institut franco-japonais du Kansai...
Mon retour en France fin 94 fut un (petit) choc. Les télévisions s'étaient emparées du mot « manga » en le masculinisant. Les Français de terrain, les véritables pionniers des échanges franco-japonais avaient toujours employé manga au féminin, mais on leur préférait la sonorité américaine. Les animateurs d'émissions télévisées pour jeunes allaient même jusqu'à prononcer « à l'américaine » le mot au pluriel, les manga « sss » rejoignaient définitivement les comic « sss » dans une sonorisation superflue et grammaticalement injustifiable aussi bien en français qu'en japonais. Le comble du ridicule était atteint, et avec lui, à mes yeux, celui de notre servilité à l'égard de courants, de modes venant des États-Unis.
Autre pionnier, seul Français au Japon rédacteur d'une revue de manga (Morning), Pierre-Alain Szigeti est moins emporté que moi sur la question. Il pense cependant que notre ami Thierry Groensteen, en entérinant, arbitrairement et dès 91, l'emploi au masculin dans son ouvrage (*), a peut-être fait plus de mal à la cause des « don Quichotte de la Manga » qu'Outre-Atlantique, Angleterre et Saxe réunies !
(*) l'Univers des mangas, Casterman, 1991-1996
Cause aujourd'hui malheureusement bien entamée, même si l'avenir peut réserver quelques surprises : il me semble qu'une distinction pourrait se dessiner entre LE manga, la BD japonaise pour ados en vogue, celle des rachats de droits, du marché international, du phénomène médiatique et des otaku français, et LA manga, une BD japonaise d'auteur plus mature, plus universelle et durable, rejetée des grands marchés internationaux et qui pourrait, par un pont direct entre la France et le Japon, trouver preneur auprès d'une poignée d'éditeurs français de talent.
Cette manga existe ; elle est, avec la BD japonaise grand public, le vivier de formidables raconteurs d'histoires.
Le rédacteur en chef du magazine de Young Sunday m'expliquait un jour que si le cinéma japonais était aujourd'hui aussi ennuyeux, c'était parce que les meilleurs scénaristes et cinéastes japonais contemporains étaient passés à la manga. L'inverse du phénomène français, où les auteurs de BD ne rêvent que de cinéma, n'accèdant d'ailleurs à une véritable reconnaissance que s'ils en font ! Mais imagine un instant le cocotier BD secoué par des gens de la trempe d'un Godard, d'un Audiard (père ou fils), ou d'un Klapisch !
Une bricole m'a définitivement convaincu de la force de cette manga : il est difficile de trouver un Japonais (ou une Japonaise) qui ne puisse vous raconter, avec beaucoup d'émotions, comment il a versé une larme à la lecture de tel ou tel ouvrage. Ainsi la manga se rapproche-t-elle bien de ce spectacle total qu'est le cinéma, mais aussi de la musique : comme eux, elle parvient à imprégner ses lecteurs, à les embarquer, les bouleverser au point de leur tirer des larmes, et pas seulement de rires.
Il ne faut pas chercher plus loin les raisons de son succès auprès de la population féminine : la manga n'est pas ce média froid, illustratif, qu'est la BD, dont le seul but semble souvent de satisfaire les appétits visuels d'adolescents masculins, de graphistes ou de voyeurs, mais un vecteur d'émotions, de sentiments, de sensations, qui, en dépassant de loin le seul plaisir du beau dessin, rassemble autour de lui hommes et femmes de toutes conditions et de tous âges.
Mes préférences en matière de manga vont à des auteurs pour la plupart malheureusement encore inconnus en France.
Je suis très sensible à l'univers de Yoshiharu Tsuge, deux titres parmi d'autres sont vraiment remarquables : Munô no hito (l'Homme sans talent ) et Tonari no onna (la Femme d'à côté).
La plupart des auteurs issus des revues Garo et Comic Cue - les Lapin et Autrement locaux - me passionnent : Osamu Sugano, Yoshitomo Yoshimoto, pour ne citer qu'eux. Dans cette mouvance, j'ai découvert tout récemment une raconteuse d'histoires particulièrement excitantes : Naito Yamada. Dans ses récits courts, souvent très érotiques - à vous couper le souffle (à couper le mien, en tout cas), elle colle souvent des mots français ! Une rumeur dit qu'elle habite à Paris...
Parmi les revues plus grand public, c'est Morning que je préfère (c'est celle que je connais le mieux : Morning m'avait invité une année à Tôkyô en 93 pour réaliser Tôkyô est mon jardin pour Casterman) et son concurrent Big Comic. Mais ces deux pavés hebdomadaires sont à l'image de la manga, on y trouve à boire et à manger. Beaucoup de récits restent pour la plupart parfaitement stupides, parfois tout à fait hideux...
À côté de curiosités, on y trouve heureusement un certain nombre de longs récits passionnants, très ancrés dans la réalité du Japon d'aujourd'hui. Ainsi, dans Morning par exemple, c'est avec Miyamoto kara kimi e de Hideki Arai que j'ai commencé à aimer la manga. Dans Morning toujours, l'univers étrange d'un auteur de tout premier plan se distingue des autres, il s'agit de Yôji Fukuyama, dont Casterman a traduit un ouvrage (Don Giovanni) et qui vient de réaliser un scénario pour le jeune auteur français (et cambodgien) Sera. Un autre auteur, sans doute trop japonais pour espérer quitter un jour l'Archipel, me fait à chaque fois tordre de rire, c'est Yasuhito Yamamoto.
Et je n'oublie pas mon ami Jirô Taniguchi, qui a réalisé chez Futabasha une formidable série de biographies d'écrivains japonais qui, quand elle sera publiée en France, sera la réponse idéale à toutes les attaques contre la manga.
La liste est encore longue de ces auteurs attachants de la bande dessinée japonaise...
C : Et la manga érotique ?
FB : Je ne vais pas dresser la liste des manga érotiques qui m'amusent, elle serait trop longue !
On ne connaît guère en France que la manga érotique pour adolescents masculins, c'est pratiquement la seule qui soit traduite, alors qu'existe au Japon une multitude de catégories, plus rigolotes les unes que les autres. Il y a la manga érotique pour jeunes filles, celle pour secrétaires, employées de banque, celle pour femmes au foyer... Les jeunes hommes salariés ont leur manga érotique ainsi que les ojisan - les beaufs japonais... Et dans chacune de ces catégories, il y a des genres : ainsi, chez les libraires, un rayon entier de la manga réservée aux femmes est consacré à l'homosexualité masculine, tandis que l'ojisan peut choisir entre diverses histoires costumées, infirmières, écolières ou geisha...
L'objectif de ma collection chez les Humanos était de présenter aux lecteurs français les meilleurs auteurs, célèbres ou non, de chacune des catégories de cette manga, mais nous avons aussi voulu solliciter des grands auteurs de la manga alternative ou commerciale et leur demander une réalisation exceptionnelle... Le pari était de leur commander directement des créations, sans passer par le rachat de droit, ce qui ne fut pas une mince affaire (il est très compliqué, voire impossible dans certains cas, d'avoir les adresses des auteurs : les éditeurs japonais se livrant entre eux une concurrence acharnée, leurs carnets d'adresses sont recouverts d'une chape de plomb). En une année d'investigation et de patients travaux d'approche, j'avais néammoins réussi à convaincre un certain nombre de mes homologues japonais, de découvertes personnelles, comme le jeune et formidable Shintarô Kago, à des auteurs reconnus et de grand talent, comme Hisashi Sakaguchi (Ikkyû / Fleur de pierre) et Yôji Fukuyama (voir ses pages personnelles)...
Mais bon, les Humanos sont ce qu'ils sont, et une fois les choses lancées, les problèmes ont immanquablement déboulé. Il y a d'abord eu plusieurs mois très pénibles suite à des retards de paiement, puis la sortie de l'ouvrage s'est faite sur une erreur de ciblage : le projet a été sacrifié avant même la sortie du premier (et donc unique) volume.
Ceci me permet d'ouvrir une petite parenthèse.
Il se trouve que la plupart de mes diverses expériences d'échanges entre la France et le Japon ont eu un point en commun : les difficultés, mais aussi les bâtons dans les roues, les croche-pattes, et parfois les échecs ou les abandons qui ont pu en découler, sont le plus souvent venus des partenaires français, tandis que les accomplissements et parfois les succès ont été à mettre au crédit des Japonais. Je n'en ferais pas une généralité, mais la récurrence est curieuse.
Retards de paiement et manque de fiabilité de la part des Humanos, même manque de fiabilité, mais aussi désinvolture, complexe de supériorité et à mes yeux incompétence chronique des responsables de l'École des Beaux-Arts d'Angoulême dans le cadre d'un échange pourtant prometteur avec une école d'Ôsaka, et je ne parle pas de diverses bricoles que j'ai pu observer dans les échanges entre Casterman et Kôdansha, l'Écho des Savanes et des auteurs japonais, ou plus généralement entre les éditeurs ou organisateurs de festivals français et les éditeurs ou auteurs japonais...
J'en suis le premier surpris et confus, mais en bientôt huit années d'expériences franco-japonaises, j'ai bien souvent constaté que curiosité, humilité, enthousiasme, moyens de cet enthousiasme, esprit de décision, franchise et fiabilité étaient des vertus plutôt japonaises. Au point que j'ai définitivement abandonné l'idée de susciter le moindre échange, on ne me fera plus envoyer un seul ami japonais dans le bourbier français...
Tôkyô, le 26 octobre 1997
SEXE ET CENSURE
C : Que penses-tu de la censure d'Angel, de U-jin, en France ?
FB : Dans sa préface à Angel, Bernard Joubert met très bien en évidence une partie des motivations cachées de toute censure : en plus des prétextes moraux de façade, ce sont de toute évidence des motivations protectionnistes ou xénophobes qui président le plus souvent à l'interdiction d'une œuvre ou son amputation.
Quand elle s'applique aux choses du sexe, la censure (interdiction d'affichage ou de vente ou, comme au Japon, incrustation de toutes sortes de masquages, mosaïques, flous « artistiques ») est non seulement douteuse, elle est obscène. En les marquant des sceaux de l'infamie, les censeurs souillent de simples histoires d'amour pour en faire des œuvres « pornographiques ».
Mais la véritable pornographie, n'est-ce pas pas plutôt Paris-Match, Voici ou l'Or à l'appel ?
La censure frappant les œuvres érotiques qui nous viennent du Japon me semble également en dire plus long sur nos propres limites, nos tabous, que sur une quelconque indécence des auteurs nippons.
Il faut comprendre qu'ici, une fois pour toute, le sexe n'est pas un péché : personne n'a jamais enseigné aux Japonais(es) que le sexe était sale, qu'ils devaient se sentir coupables de faire l'amour. Débarrassé de ses tabous, et donc de ses perversions, le sexe est avant tout considéré comme un jeu (ainsi les kanji de U-Jin : « l'Homme qui s'amuse »), dans la vie de tous les jours mais encore plus dans les fictions.
Et si les Japonais s'amusent à faire l'amour, ils s'amusent encore plus à le montrer. Bien mieux que nous, ils font la part entre réalité et fiction, ils savent que, comme les rêves, l'imaginaire est justement ce lieu privilégié où tout est possible, où l'on peut tout se permettre...
Tôkyô, le 7 novembre 1997
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