Dernière mise à jour : 16 janvier 2003
Entretien-feuilleton avec Frédéric Boilet
Réalisé par courriel entre Tôkyô et Paris
de septembre 1997 à janvier 1999

Propos recueillis par François Boudet, pour le site Cyborg

Sommaire :
 
Page 1 :    Junko et autobiographie / Avant le Rayon vert
Page 2 :    Le Rayon vert
Page 3 :    36 15 Alexia / Ressentiment ? / Limites à l'autobiographie ?
Page 4 :    Love Hotel
Page 5 :    La manga / Sexe et censure
Page 6 :    Cinéma japonais / Dessins animés japonais
Page 7 :    Utilisation de la photo dans la BD / Fin de (À Suivre)
Page 8 :    Tôkyô est mon jardin
Page 9 :    Tôkyô est mon jardin / Lectorat / Demi-Tour
Page 10 :  BD au Japon
Page 11 :  Questions des Internautes

Boilet vu par Kafka,
Nancy, 1987

UTILISATION DE LA PHOTO DANS LA BD

  Cyborg : Est-ce que tu aimes les BD de Warnauts et Raives ?
  Je trouve que leurs BD s'apparentent un peu aux tiennes... Déjà le dessin qui semble basé sur des photographies ; l'exotisme et l'intimité des personnages et des histoires, etc.
  Qu'est-ce que tu penses du travail plus expérimental de Dave Mc Kean aussi, en matière d'utilisation de la photo dans la BD ?

  Frédéric Boilet : Je ne connaissais pas Dave Mc Kean avant de le découvrir sur ton site, et c'était un tort : son travail me semble particulièrement intéressant. Je connais mieux Warnaut's et Raives, j'avais remarqué leur premier livre aux éditions du Miroir dès 86 ou 87...
  J'ai eu l'occasion de côtoyer Raives en 1990, lors d'une tournée de dédicaces de trois jours dans le sud de la France, et nous avons sympathisé...
  Je ne suis pas certain que nos BD respectives appartiennent à une même famille, nous n'avons peut-être pas les mêmes motivations, ni les mêmes objectifs. Mais il est clair que Warnaut's, Raives et moi avons un point en commun : la matière photographique est une des bases de notre travail, et nous la revendiquons !

  Lors des séances de dédicaces, avec un bel aplomb, Raives prenait de court ses lecteurs en leur demandant de choisir dans la documentation qu'il avait apportée la photographie qu'ils souhaitaient voir reproduire !

  Autour de cette utilisation de la photo dans la BD réaliste et semi-réaliste, je distingue grosso modo trois écoles : il y a, dos à dos, les purs et durs, d'un côté ceux qui mettent un point d'honneur à ne pas utiliser de documentation photographique - ils sont nombreux, et de l'autre ceux qui travaillent ouvertement d'après photo ou vidéo et sans rougir - on les compte sur les doigts de la main. Entre eux oscillent les indécis, ou les cachotiers, ceux qui utilisent de temps en temps la photographie et s'en défendent ou ne le crient pas sur tous les toits - ils sont la majorité.

  Les premiers et les troisièmes sont les adeptes du « coup de crayon ». Pour eux, une fois pour toute, l'enjeu d'une BD est dans son « habileté » graphique, l'auteur devant prouver son aptitude à dessiner tout et n'importe quoi, de préférence à main levée et de mémoire, et surtout sans documentation. Avec quelques curieuses nuances : le diktat s'applique surtout aux personnages, on regarde avec moins de mépris des décors et des accessoires campés d'après photos...
  Cette tradition du « coup de crayon » est sympathique, mais incroyablement réductrice.
  Les auteurs de BD me font parfois penser à ce peintre sur tuiles provençales rencontré un jour sur une plage de Marseillan : il subjuguait les vacanciers en brossant en trois coups de pinceaux virtuoses, et mille fois ressassés,un petit paysage, vignes, soleil et moulin. Bien évidemment, les tuiles partaient comme des petits pains.
  À mes yeux, le « coup de crayon » est une réponse toute faite à des questions graphiques, un éventail de stéréotypes confortables pour l'auteur - il ne se met plus en situation de danger - et rassurants pour le lecteur et l'éditeur - les livres partent comme des tuiles provençales.
  Dans le pire des cas, cela donne un dessin vide et « mort » à la Jean Graton (pour ne rester que sur les personnages), et dans le meilleur, un graphisme « étourdissant » qui garde une certaine part de souffle et de fraîcheur, comme celui d'un Baudoin ou d'un Guibert...
  De Graton à Guibert, le raccourci est vertigineux, et, à l''instar de ceux qui mettent dans un même sac les divers styles de dessins « d'après photo », il serait ridicule de réduire l'ensemble des styles « coup de patte » à leur seule esbroufe. Il me semble néammoins que ces types de dessins ont un point commun : je n'en connais guère qui n'aient été, à un moment ou à un autre, rejoints par la sclérose.

  C'est, en partie, en espérant retarder cette sclérose que j'ai très rapidement cherché à m'écarter de la tradition du « coup de patte » de la BD franco-belge. En intégrant la photographie à mon graphisme, je veux m'obliger, à chaque nouvelle image, à repartir à zéro, à trouver des solutions graphiques nouvelles, afin que mon dessin se construise sur les particularités mêmes de mes modèles, visage, corps ou décors, sur leur réalité, leur consistance, et non sur ce que je crois savoir d'eux. C'est une situation extrêmement inconfortable, et mes séjours à la table lumineuse, dans la chambre claire ou devant mon ordinateur ont toutes les apparences d'un match de boxe. Le dessin achevé, quand le tracé est venu malgré moi, m'a dépassé, quand la consistance du modèle transparaît au delà du graphisme et de ses inévitables ruses, c'est un sentiment que je n'échangerais pour rien au monde : une sorte de soulagement, de surprise, l'émerveillement du petit boxeur qui a vaincu le gros.
  (note de Cyborg : pour un complément de réponse sur l'utilisation de la photo dans la BD, voir le dossier de presse de Demi-tour).

  C : Concernant Dave Mc Kean, je te recommande surtout ses albums ou séries : Cages, Signal to noise ou Mr. Punch, qui me semblent les plus intéressants (bien que je n'en ai pas beaucoup parlé sur Cyborg...). C'est sur ces albums-ci que son utilisation de la photo est la plus évidente, au risque éventuel d'être comparés à des romans-photos ; le mépris en moins : la critique étant unanimement convaincue du talent de Mc Kean, je crois...!

  FB : Je vais essayer de trouver ça, et m'en réjouis d'avance. J'oubliais effectivement dans ma réponse d'évoquer les romans-photos, qu'il ne faut surtout pas réduire aux seuls « romans-photos-à-l'eau-de-rose-pour-ménagères-italiennes ». Le photoroman n'est en aucun cas méprisable, il offre tout au contraire un champ exploratoire passionnant, et qui présente en outre l'avantage d'être peu exploité. Ce n'est pas Benoît Peeters qui me contredira, lui qui a réalisé avec la photographe Marie-Francoise Plissart plusieurs ouvrages remarquables, dont Droit de regards aux éditions de Minuit et Aujourd'hui chez Arboris...

  C : Est ce que tu te sens plus une filiation avec Cosey, par exemple ? (voir son dernier album : Celui qui mène les fleuves à la mer...)

  FB : J'aime beaucoup certains récits de Cosey... Mais pour trouver mes véritables influences, il faut peut-être quitter le seul domaine de la bande dessinée. Parmi les artistes qui, à un moment ou à un autre, m'ont le plus impressionné, je pourrais citer Paul Cuvelier, Francis Masse, Gene Colan ou Yoshiharu Tsuge, mais aussi François Truffaut, Ettore Scola, Yasujiro Ozu, Isao Takahata ou Marcello Mastroianni...
 

Tôkyô, le 25 novembre 1997

 
FIN DE (À SUIVRE)

  C : Que penses-tu de la fin de (À Suivre) par rapport à la BD d'auteur ? Est-ce que celle-ci (dont tu fais partie) trouvera encore longtemps sa place en France d'après toi, mis à part dans de petites structures (Baudoin, qui est un des plus grands à mon avis, est édité marginalement finalement...) ? Peut-être s'oriente-t-on effectivement vers une BD d'auteur « underground », comme pour les bandes dessinées américaines ?

  FB : Symboliquement, la disparition de (À Suivre) est un véritable coup dur : les dix premières années de cette revue ont été remarquables et décisives pour la BD européenne, au point que (À Suivre) n'a jamais eu d'égal...
  Pratiquement, c'est également le dernier support de prépublication digne de ce nom qui s'évanouit. Sans prépublication, sans création dans la presse, nous perdons une possibilité de revenu essentielle et surtout notre statut de dessinateur-reporter et sa précieuse couverture sociale : contrairement aux droits d'auteur, le paiement à la page sous forme de piges de journaliste nous donne les mêmes droits qu'un salarié, ainsi le droit à l'assurance-chômage sans lequel, personnellement, je n'aurais jamais survécu aux périodes creuses...
  Aucun auteur de BD ne peut donc se réjouir de la disparition de (À Suivre), je ne verserai pourtant pas des larmes de crocodiles : qualitativement, il y a longtemps que le véritable (À Suivre) avait disparu. Vers la fin des années 80, il avait commencé à se dissoudre dans une honnête revue sans risque ni surprise, pour finir , depuis quatre ou cinq ans, par céder la place à un catalogue convenu et frileux.
  Avec (À Suivre) ne disparaît pas la BD d'auteur, puisque l'essentiel, l'inventif, s'était déjà déplacé ailleurs, chez des éditeurs alternatifs comme l'Association ou Ego comme X.
 

Tôkyô, le 7 décembre 1997

 
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