Entretien-feuilleton avec Frédéric Boilet
Réalisé par courriel entre Tôkyô et Paris
de septembre 1997 à janvier 1999
Propos recueillis par François Boudet, pour le site Cyborg
Sommaire :
Page 1 : Junko et autobiographie / Avant le Rayon vert
Page 2 : Le Rayon vert
Page 3 : 36 15 Alexia / Ressentiment ? / Limites à l'autobiographie ?
Page 4 : Love Hotel
Page 5 : La manga / Sexe et censure
Page 6 : Cinéma japonais / Dessins animés japonais
Page 7 : Utilisation de la photo dans la BD / Fin de (À Suivre)
Page 8 : Tôkyô est mon jardin
Page 9 : Tôkyô est mon jardin / Lectorat / Demi-Tour
Page 10 : BD au Japon
Page 11 : Questions des Internautes

Boilet vu par Kafka, Nancy, 1988
Extrait de l'Affaire Boidulait,
16 pages N&B, tirage limité
à DEUX exemplaires ! |
 |
TÔKYÔ EST MON JARDIN
Cyborg : Quatre ans après Love Hotel, tu réalises Tôkyô est mon jardin. Le style est plus clair, moins dense, que dans Love Hotel, moins oppressant...
Frédéric Boilet : Comme je l'ai déjà en partie expliqué dans cet entretien, Benoît et moi avons voulu que Tôkyô est mon jardin prenne sur certains points le contre-pied de Love Hotel, afin que l'un soit le complément de l'autre, plutôt que sa suite.
Le noir et blanc de Love Hotel était très contrasté, et la prédominance de noir en rendait l'accès un peu difficile : nous avons effectivement voulu que le dessin de Tôkyô est mon jardin soit plus clair et lisible...
Mais si mon dessin a gagné en clarté avec cet ouvrage, c'est peut-être surtout que, tout simplement, ma vie a changé : l'album s'inspire de mon séjour d'une année à Tôkyô en 1993, qui fut particulièrement heureux... J'y ai rencontré le futur modèle du personnage de Kimié, elle ne m'a pas quitté depuis...
(Voir quelques esquisses de planches pour Tôkyô est mon jardin.)
C : À présent que tu as trouvé le Grand Amour, tu ne vas plus pouvoir dépeindre de la même manière des personnages en quête de celui-ci, comme dans tes précédents albums... Si ?
|
FB : Attention ! Un Grand Amour peut en cacher un autre !
Plus sérieusement, et fort heureusement, les femmes n'ont pas disparu de mon entourage avec Tôkyô est mon jardin ! D'ailleurs, Benoît et moi avons bien fait Demi-tour par la suite... Et j'essaie actuellement de travailler en solo sur le scénario d'une histoire intitulée l'Homme qui aimait les Japonaises pour mon éditeur japonais... Il est vrai que les repérages posent quelques problèmes... Tout cela demande un peu d'organisation...
C : L'érotisme est souvent présent, de façon parcimonieuse, dans tes albums... Tu ne nous ferais pas un album entièrement dédié à l'érotisme par exemple ? (c'est mon côté érotomane, amateur de BD érotiques, qui parle...!!!)
FB : Franchement, je ne sais pas. Cela dépend si peu de moi... Peut-être l'Homme qui aimait les Japonaises, qui sait ?
C : C'est une référence au film de Truffaut (l'Homme qui aimait les femmes), le titre de ton histoire ?
FB : Il s'agit d'un titre de travail. Il figurerait sur la couverture en français et en japonais, et dans les deux cas fait effectivement référence au film de François Truffaut... Rien de définitif cependant, tout dépendra du scénario final que je suis tout juste en train d'écrire.
J'ai d'ailleurs actuellement en tête un second titre, l'Épinard de Yukiko / Yukiko no hôrensô, qui nous éloigne sérieusement de Truffaut !
C : Tu as collaboré sur Tôkyô est mon jardin avec l'auteur japonais Jirô Taniguchi (l'Homme qui marche, le Chien Blanco chez Casterman, et qui dessine actuellement une manga sur un scénario de Mœbius), qui a posé les trames...
Ma question sera en deux temps. Premièrement, peux-tu nous dire ce qui t'a décidé à ce travail en noir et blanc avec tramage, différent de celui sur Love Hotel qui était plus dans la tradition américano-européenne du clair-obscur ? Est-ce justement pour te rapprocher davantage de la technique des manga et ainsi davantage encore de la culture japonaise ? Dans un deuxième temps donc, peux-tu nous raconter comment se sont passées ta rencontre et ta collaboration avec Jirô Taniguchi ?
FB : Certains auteurs de BD franco-belge prennent de haut la manga, et ils ont tort, car elle a de quoi, sur de nombreux points, leur donner de sérieuses leçons : ainsi sur ces questions essentielles de la lisibilité et de la narration.
Un pas vers cette lisibilité a été d'essayer de saisir la spécificité de cette manga, un autre de nous orienter vers un dessin tramé, non pas une trame « graphique » et froide à la Varenne, mais une trame « narrative » et moelleuse à la japonaise... Dans un premier temps, j'ai bien évidemment voulu faire quelques essais en m'efforçant de retrouver l'esprit de ces trames japonaises, mais j'ai vite compris que je n'avais pas la technique suffisante pour réussir, sur un seul album, ce qui demande plusieurs années d'apprentissage à des auteurs nippons.
Tout Tôkyô est mon jardin s'était construit autour de l'idée d'échange entre la France et le Japon, il était naturel que nous en venions à imaginer une collaboration avec un auteur japonais. Seuls, nous n'aurions pourtant jamais eu le culot de nous adresser à un maître de la trempe de Taniguchi, et l'idée est en fait venue de l'un des rédacteurs du magazine Morning.
Pour la petite histoire, j'avais fait la connaissance de Jirô Taniguchi à Angoulême quelques années plus tôt, en janvier 1991, à mon retour de mes deux premiers voyages de repérages pour Love Hotel. Il s'agissait de la première visite officielle de Morning et Kôdansha en France et personne ne se souciait d'eux : ils étaient là - ainsi que Taniguchi et les quelques auteurs japonais invités - dans l'indifférence générale... Plusieurs premiers contacts décisifs ont pourtant été pris ces jours-là, avec Baru par exemple...
C'est là que j'ai sympathisé avec Jirô, qui était très intéressé par la BD européenne, et plutôt curieusement au courant : comme tout graphiste nippon, il connaissait évidemment les albums de Mœbius ou de Bilal, mais aussi ceux d'auteurs tout à fait inconnus au Japon, comme Tito par exemple, qu'il appréciait particulièrement.
J'ai ensuite retrouvé Taniguchi en 1993, lors de mon premier long séjour à Tôkyô. C'est au cours d'un repas dans un restaurant du quartier d'Ikebukuro (représenté pages 112 et 113 dans Tôkyô est mon jardin) que Yasumitsu Tsutsumi, l'un des principaux rédacteurs de la revue Morning qui m'avait invité, a lancé l'idée de confier les trames de Tôkyô à Taniguchi. À cette époque, Casterman n'en était qu'aux tout premiers contacts avec Kôdansha et personne à la rédaction de (À Suivre) ne connaissait Jirô Taniguchi : il n'y a ainsi aucun lien entre les futures traductions de l' Homme qui marche et le Chien Blanco chez Casterman, et l'initiative de notre collaboration.
Jirô a eu la gentillesse d'accepter de faire quelques essais, et ceux-ci furent si concluants que Benoît et moi avons tout mis en œuvre pour l'inciter à continuer. Ce ne fut pas tout à fait sans mal : une bonne année s'était écoulée entre l'idée de ces trames et l'arrivée des premiers essais, entre-temps le projet de collaboration avec Mœbius avait été lancé...
Mais Taniguchi a tout de même fini par accepter, et le résultat a dépassé nos espérances ! La réalisation de Tôkyô est mon jardin nous avait demandé plus de trois années d'investissement et de travail, mais les planches tramées que nous livrait Taniguchi nous laissaient penser que nous n'avions pas perdu notre temps...
Casterman n'a malheureusement pas partagé notre enthousiasme : l'histoire n'a pas été prépubliée dans (À Suivre) sous le prétexte qu'elle était trop longue et en noir et blanc, et Tôkyô est mon jardin est sorti directement en album au prix dissuasif de 120 francs... Mais je suis loin d'être le seul auteur à avoir souffert de la politique éditoriale curieuse des dernières années de (À Suivre).
Fort heureusement, les médias furent moins perplexes. La sortie de Tôkyô est mon jardin a été saluée par de nombreux articles chaleureux, annonces radio, plusieurs passages TV et un prix décerné par des journalistes suisses. Ainsi, malgré son prix de vente rébarbatif, l'album n'a pas franchement fait le plongeon programmé. Rien de faramineux, certes, mais qui, à part les deux ou trois habituelles stars, pourrait espérer faire un succès de librairie avec un album noir et blanc à couverture souple vendu 120 francs ?
Le soutien de nombreux libraires spécialisés a peut-être également permis d'éviter le naufrage... Une gratitude que je n'adresse pas aux Fnac et autre Virgin : trois mois pile après sa sortie, Tôkyô est mon jardin s'était déjà évaporé de leurs rayons (comme tout album qui a le culot de ne pas entrer dans une série), alors que continuaient à paraître dans la presse mensuelle nationale, et pour plus de six mois encore, nombre d'articles élogieux... Là aussi, combien de lecteurs, éventuellement attirés par un article enthousiaste, mais définitivement perdus, tout simplement parce que l'ouvrage ne se trouve pas en rayons ?
C : Tôkyô est mon jardin est un album assez exceptionnel, en effet... Et je suis bien d'accord avec toi pour trouver « curieux » et décevant le manque d'enthousiasme de (À Suivre) / Casterman... Ce qui rejoint justement mes inquiétudes exprimées plus haut sur la place de la BD d'auteur en France...
À propos, Jean-Paul Jennequin a encore parlé de toi dans son émission
BD sur Radio Aligre : pour lui, Tôkyô est mon jardin est le meilleur album de l'année (un avis que je crois bien partager...). Sais-tu si Benoît et toi êtes sélectionnés à Angoulême ?...
FB : Je me réjouis qu'un journaliste aussi fin apprécie mon travail... Concernant Angoulême, ni Tôkyô est mon jardin ni Demi-tour ne sont dans les sélections.
C : C'est dingue ! Pour moi ton album fait ÉVIDEMMENT partie des meilleurs de cette année !... Qu'est-ce qu'ils ont entre les yeux, ma parole ???
FB : C'est loin d'être une catastrophe ! Tôkyô n'est pas le meilleur album de l'année, pas plus que ne le sont les « nominés » officiels : qui peut croire une seconde que l'on puisse avoir le recul suffisant, sur une seule année, pour en désigner objectivement les « meilleurs » ouvrages ! Et en bout de course, la notion même d'un « meilleur album » est tout simplement grotesque.
De plus, quel qu'en soit le domaine, le système des prix exclut toute équité : une œuvre n'est jamais sélectionnée pour ses seules qualités réelles, elle doit aussi satisfaire à des critères événementiels et purement commerciaux, puis passer au travers de diverses mailles de filet, comme les compensations d'une année sur l'autre, les multiples formes de copinages ou la date de sortie (dans le cas d'Angoulême, par exemple, un album publié en début d'année est toujours défavorisé par rapport à un autre sorti dans le second semestre)...
Les prix ne sont qu'une facette de la popotte commerciale, il est donc compréhensible que les éditeurs et les libraires se prêtent à ce jeu. Quant aux journalistes, ils sont ravis d'avoir du grain à moudre. Mais je ne cesse de m'étonner qu'aucun des auteurs de BD primés depuis plus de vingt ans n'ait jamais refusé de participer à la farce... Pas même un « alternatif » de l'Association ou d'Ego comme X !
Voilà le signe d'une petite santé. Dans tous les autres moyens d'expression, cinéma, roman, théâtre, musique, etc, il y a régulièrement quelqu'un, un artiste, qui vient mettre un coup de pied dans la fourmilière, expliquer qu'il ne fait pas ce métier pour être le premier de la classe, montrer qu'il n'est pas seulement un pantin... Au fond, c'est très sain, ça remet les pendules à l'heure et ça aide à respirer...
Mais en BD, on aime le pesant et on rêve de consécration.
Les prix m'ont toujours mis mal à l'aise, et particulièrement ceux d'Angoulême, puisque ce sont (relativement) les plus médiatiques : le silence radio du festival à l'égard de mon travail m'arrange donc plutôt, il m'évite une prise de position spectaculaire
et ennuyeuse, et une poussée d'herpès !
Si je n'ai pas refusé le prix reçu récemment à Sierre pour Tôkyô est mon jardin, c'est que Benoît et moi en avons été avertis plus d'un mois après la remise, et encore, au détour d'un article de presse ! Mais pour être tout à fait sincère, je dois tout de même reconnaître que j'ai été sensible au fait qu'il s'agissait d'un prix décerné par la presse, par nature plus indépendant. Les journalistes suisses avaient par ailleurs fait preuve à maintes reprises de la sincérité de leur enthousiasme dans les colonnes de leurs journaux respectifs : il ne s'agissait donc pas que d'une habile manœuvre de notre attachée de presse, comme c'est souvent le cas...
Mais enfin, cela ne change rien : ces histoires de prix sont ridicules.
C : Tu as travaillé au pinceau sur Tôkyô est mon jardin ?
FB : Oui, et ce n'est pas une première : j'utilise le pinceau depuis le Rayon vert !
Mais Tôkyô a justement marqué la fin de dix années de fidélité aux poils de martre, puisque j'ai abandonné par la suite l'encrage traditionnel au profit du simple crayon de papier, noirci à la photocopieuse dans Demi-tour ou par Photoshop dans mes plus récents travaux japonais... J'espère ainsi me rapprocher de la vivacité du trait de simples esquisses.
|