Entretien-feuilleton avec Frédéric Boilet
Réalisé par courriel entre Tôkyô et Paris
de septembre 1997 à janvier 1999
Propos recueillis par François Boudet, pour le site Cyborg
Sommaire :
Page 1 : Junko et autobiographie / Avant le Rayon vert
Page 2 : Le Rayon vert
Page 3 : 36 15 Alexia / Ressentiment ? / Limites à l'autobiographie ?
Page 4 : Love Hotel
Page 5 : La manga / Sexe et censure
Page 6 : Cinéma japonais / Dessins animés japonais
Page 7 : Utilisation de la photo dans la BD / Fin de (À Suivre)
Page 8 : Tôkyô est mon jardin
Page 9 : Tôkyô est mon jardin / Lectorat / Demi-Tour
Page 10 : BD au Japon
Page 11 : Questions des Internautes
|
TÔKYÔ EST MON JARDIN
Cyborg : Je voulais t'interroger sur le modèle qui a servi au personnage de Roger Simonin dans Love Hotel et Tôkyô est mon jardin. Il me semble que c'était déjà lui que l'on apercevait dans les Veines de l'Occident, non ? Qui est-ce donc ?
Comme pour ton amie Catherine qui revenait dans plusieurs rôles (ainsi que toi-même !), cela donne un aspect « acteurs réels » (comme chez Trondheim, Adachi ou Tezuka ; en moins réaliste chez eux), très « cinéma » ou « théâtre », donc...
Es-tu intéressé par ce principe, ou est-ce seulement un aspect pratique et / ou sentimental ?
Frédéric Boilet : Roger Simonin fait effectivement une brève apparition dans la Fille des Ibères, sur deux cases... Que tu l'aies reconnu, voilà bien qui m'étonne !
En fait, il s'agit d'un modèle « par défaut », puisé dans les Fairburn system, une collection de photographies de corps et de visages datant de la fin des
|
 |

Tôkyô est mon jardin
vu par Joann Sfar,
Paris, 1995
|
années 70, destinée aux illustrateurs, et que j'ai parfois utilisée pour des personnages secondaires.
Les attitudes et expressions de ces Fairburn system sont très typées, immédiatement identifiables, on les devine sans peine sous les traits de crayons d'illustrateurs et auteurs de BD (et même de manga !) très différents ; je les ai abandonnées depuis 36 15 Alexia au profit de documents photographiques plus personnels et plus fins, m'efforçant, même pour les petits rôles, de trouver dans mon entourage un visage ami, et quelqu'un qui voudra bien me consacrer un peu de son temps...
Roger - Fairburn - Simonin est donc un cas à part dans mes plus récents ouvrages, un retour de la documentation anglaise pour cause d'urgence et suite à un refus : j'avais proposé le rôle à un ami, qui a très mal pris la chose ! Il faut pas mal d'humour et de distance pour accepter de prêter son visage à un personnage à priori antipathique, et surtout un peu de cette complicité que j'évoquais en début de notre entretien...
Ce qui m'étonne et m'amuse le plus dans cet échange, c'est cette façon qu'ont mes modèles de déteindre sur mes personnages. Le cas fut particulièrement frappant avec les modèles de David Martin et de Kimié, les personnages principaux de Tôkyô est mon jardin, mais aussi avec Dominique Noguez, dont la personnalité avenante, mais aussi les préoccupations cinématographiques et linguistiques, ont fini par phagocyter le personnage de Jean Jacques Heurault - le patron des cognacs charentais - pour le rendre bien plus sympathique, et plus humain, que ce que nous avions prévu.
C : Quels sont tes goûts musicaux ? Claude François ?... (Je fais référence évidemment à la scène dans Tôkyô est mon jardin ; un grand moment de BD qui m'a rappelé celui de Trondheim dans Slaloms !... Héhé.)
FB : En matière de musique, mes goûts sont moins tranchés que mes goûts cinématographiques ou mes préférences en matière de BD. Tout juste ai-je la même méfiance instinctive pour ce qui est à la mode : les succès soudains m'agacent ou m'indiffèrent, les courants et autres vagues porteuses ont même tendance à me faire fuir...
Quand une chanson me plaît, je peux l'écouter en boucle plusieurs heures d'affilée. Ce fut le cas autrefois avec la reprise des Mots bleus par Bashung ou Il faut tourner la page de Nougaro, et plus récemment avec Lettre à France de Polnareff (rien à voir avec mon « exil » japonais, pourtant) ou l'Amour en fuite de Souchon...
À côté de cette approche foncièrement midinette de la musique, j'ai fort heureusement, et comme tout le monde, mes petits goûts singuliers : je suis ainsi « fan » d'une rockeuse japonaise appelée Jun Togawa, un croisement nippon de Nina Hagen, Lio et Anne Clark, dont j'ai toujours pensé qu'elle pourrait faire un malheur en France. À tort, sans doute, puisque je n'ai jamais réussi à l'imposer plus de cinq minutes à l'Atelier des Vosges, coincé entre la dictature musicale d'Émile Bravo - Dominique A, Francky Vincent et je ne sais plus quel groupe faussement nazi -, les goûts archi-basiques de Joann Sfar - Georges Brassens et chansons paillardes - et les vocalises d'Emmanuel Guibert...
Mes deux plus récentes acquisitions de CD à Tôkyô ont été le dernier Dick Annegarn (toujours dans la confidentialité en France, à ma connaissance, mais sélectionné dans les 10 meilleurs albums francophones au Tower Records de Tôkyô) et André Popp and his orchestra (Delirium in Hi-Fi, réarrangement de javas et polkas enregistrées à Paris en 1957)...
C : Ils ont quand même parlé du « retour » de Dick Annegarn récemment dans le 20 heures de France 2 (ils n'ont pas attendu qu'il soit mort pour en parler, cette fois ci ; contrairement à Colette Magny). Mais c'est sûr qu'il n'a pas la place qu'il mérite dans les médias français. Il passe / passait plus volontiers dans les petites radios locales associatives et libres (avec Gérard Manset aussi par exemple) comme Radio Libertaire... Mais celles-ci ont légèrement tendance à disparaître au fil des ans... (Merci NRJ).
Tôkyô, le 26 décembre 1997

Frédéric Boilet
vu par François Schuiten,
Tôkyô, 1993
|
 |
LECTORAT
C : As-tu un lectorat féminin important, à l'instar du public japonais des manga ?
FB : C'est difficile à dire. Mais j'ai effectivement souvent croisé des jeunes filles ou des femmes lors de mes séances de dédicaces... Tout récemment, j'ai reçu une petite lettre d'une lectrice de quinze ans... Ma plus récente publication était japonaise (Une belle manga d'amour), et il y a eu un assez abondant retour de lectrices gentiment enthousiastes...
Je ne serais pas étonné que mes BD attirent un lectorat plutôt féminin, ce qui expliquerait en partie les ventes somme toute assez modestes de mes albums en France : la plupart des filles ne lisent pas de BD, et elles ont bien raison ; pour ce que cette BD a à leur dire !
C : Est-ce qu'une partie des fans français de manga, ou les amoureux du Japon, te suivent également, d'après ce que tu en sais ?
|
FB : Une bonne partie des amoureux du Japon n'ont pas raté, je crois, la sortie de Tôkyô est mon jardin. J'ai été surpris de constater que la plupart des Français que je croise à Tôkyô ont lu notre ouvrage...
Il m'est plus difficile d'évaluer l'impact de Love Hotel et Tôkyô sur les lecteurs de manga. Beaucoup d'entre eux sont assez jeunes et mes albums s'adressent plutôt à des adultes...
Mais la presse manga n'a pas manqué de nous donner un petit coup de pouce, ainsi le très bel article de Jean-Paul Jennequin sur Love Hotel dans Mangazone, un article sympathique dans Yoko autour de Tôkyô, une interview en cours pour Animeland d'avril ou mai prochain...
Tôkyô, le 28 décembre 1997
DEMI-TOUR
C : Très peu de temps après Tôkyô est mon jardin (à peine un mois), est sorti en France l'album Demi-tour chez Dupuis (collection Aire Libre) ; une histoire sur fond d'élection présidentielle... Là encore, on est en plein dans le mélange fiction / reportage... Nous y voyons le rapport ponctuel des jeunes et de la « politique »... Qu'est-ce que t'inspirent les hommes politiques et la politique en général, au delà de cet aspect ?
(Voir quelques esquisses de planches pour Demi-tour .)
FB : Des hommes politiques, je n'en connais aucun personnellement : dans ces conditions, que pourrais-je dire à leur sujet sinon des banalités ? Benoît et moi nous sommes amusés à envoyer un exemplaire de Demi-tour à ceux qui apparaissent dans le livre... Deux d'entre eux nous ont retourné un petit mot de remerciement : Philippe Séguin et Michel Rocard. En voilà au moins qui sont disponibles et polis !
Concernant plus particulièrement Demi-tour, Benoît et moi en avons détaillé la conception dans le dossier de presse joint à l'album, je n'y reviens donc pas.
Mais je peux tout de même préciser que ce nouvel et dernier ouvrage n'a pas dérogé à la règle du « but en or », que j'évoquais dans une précédente réponse. Nous avions d'abord proposé le scénario à Casterman, mais en l'absence de réaction, nous nous sommes tournés vers Dargaud et un Guy Vidal intéressé mais décidément très, très prudent. Après trois ou quatre mois d'atermoiements, nous avons fini par déposer un dossier chez la plupart des éditeurs restants, et c'est finalement Dupuis et la collection Aire libre, en toute fin de parcours, qui nous ont accueillis. Mais à bras ouverts et avec beaucoup de chaleur : il y avait fort longtemps que je n'avais plus croisé de directeurs de collection aussi enthousiastes et amicaux que Philippe Vandooren et Claude Gendrot !
C : Soit dit en passant, une très belle collection, Aire libre !... Et l'album s'est bien vendu ? (1997 aura été l'année de la reconnaissance en BD du travail d'Emmanuel Guibert en tout cas...)
FB : Les premiers résultats des ventes de Demi-tour ne sont pas mauvais, cela tient sans doute à l'impact du label Aire libre et à l'effet de collection. Malgré tout, il ne s'agit pas d'un décollage : Demi-tour sort tout juste de la confidentialité et nous sommes loin des ventes des titres d'auteurs plus populaires comme Cosey ou Hermann.
Mes choix en matière de dessin et les thèmes que j'aborde avec Benoît n'ont pas fini de rebuter les lecteurs types de bande dessinée, et ce sont eux qui font le marché !
Peut-être trouverai-je une plus large écoute auprès des lecteurs japonais ? Ils sont peu sensibles aux codes graphiques habituels et aux histoires de la bande dessinée franco-belge : les traductions de l'Incal, de Ranxerox et des Passagers du vent en 1986 ont été des échecs et les récentes tentatives de manga à l'occidentale de Baru ou Baudoin, si elles ont été plébiscitées en France, n'ont pas franchement trouvé leur public dans l'Archipel. Mais ces mêmes Japonais sont passionnés de cinéma français, et il seront peut-être ouverts à une BD qui en rappellerait les particularités ?
Tôkyô est mon jardin va être traduit en avril prochain, et une adaptation de Demi-tour pour le mois de septembre est à l'étude : 1998 est, pour Benoît et moi, l'année d'un formidable pari !
Tôkyô, le 11 janvier 1998
|