Entretien-feuilleton avec Frédéric Boilet
Réalisé par courriel entre Tôkyô et Paris
de septembre 1997 à janvier 1999
Propos recueillis par François Boudet, pour le site Cyborg
Sommaire :
Page 1 : Junko et autobiographie / Avant le Rayon vert
Page 2 : Le Rayon vert
Page 3 : 36 15 Alexia / Ressentiment ? / Limites à l'autobiographie ?
Page 4 : Love Hotel
Page 5 : La manga / Sexe et censure
Page 6 : Cinéma japonais / Dessins animés japonais
Page 7 : Utilisation de la photo dans la BD / Fin de (À Suivre)
Page 8 : Tôkyô est mon jardin
Page 9 : Tôkyô est mon jardin / Lectorat / Demi-Tour
Page 10 : BD au Japon
Page 11 : Questions des Internautes
BD AU JAPON
Cyborg : Peux-tu nous parler de tes BD que tu réalises pour des éditeurs japonais et que l'on ne connaît pas encore en France (en espérant que l'on pourra les lire un de ces jours !) ?
Frédéric Boilet : En plus des traductions de Tôkyô est mon jardin en avril prochain et de Demi-tour en septembre, qui tiennent déjà du miracle, Takeo Nozaki, mon éditeur providentiel chez Kôrinsha, m'a passé commande l'été dernier d'une histoire courte en 16 pages couleurs pour le premier numéro d'une revue d'art baptisée Store, tirée à 100.000 exemplaires et publiée en décembre. Il s'agit d'Une belle manga d'amour, l'histoire a été bien accueillie.
Il vient surtout d'accepter ma proposition d'un album d'environ 80 pages couleurs, cet Homme qui aimait les Japonaises que j'évoquais précédemment, et pour lequel il me donne carte blanche, fait unique dans ma carrière. S'agissant d'un projet, je préfère ne pas en dévoiler le contenu. Il s'agira, au fond, du livre que j'ai toujours souhaité faire et le scénario, loin d'être achevé, n'en est que plus complexe à mettre en place. Si je m'en sors, l'ouvrage sera publié dans le courant du premier semestre 1999.
Nous avons par ailleurs diverses autres choses en projet pour la suite, traductions ou créations...
Ainsi, il aura fallu que je vienne ici, au cœur de ce marché de la manga réputé inaccessible aux auteurs occidentaux, pour qu'un éditeur japonais me propose ce qu'aucun éditeur
français n'a jamais fait : tout à la fois enthousiasme, carte blanche, chaleur humaine, conditions financières tout à fait viables, amour des livres bien faits (la version japonaise de Tôkyô est mon jardin sera un modèle d'édition, qui rendra justice aux superbes trames de Taniguchi), efficacité et suivi sur plus de deux albums...
Tôkyô, le 4 février 1998
Frédéric Boilet, autoportrait, Tôkyô 1999
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C : À propos de l'adaptation de Tôkyô est mon jardin en japonais, justement ; peux-tu nous dire un peu comment elle s'effectue ? Est-ce prévu dans le sens original de lecture, ou bien tes planches sont-elles retournées comme dans la plupart des traductions de manga chez nous ?... Y apportes-tu de nouveaux dessins également ?
FB : La question du sens de lecture ne se pose pas au Japon : actuellement, la langue japonaise se lit tout aussi bien de droite à gauche (quand elle est écrite verticalement) que de gauche à droite (en lecture horizontale) et les lecteurs nippons ont l'habitude de parcourir livres et revues dans les deux sens.
L'écriture verticale et son sens de lecture droite-gauche sont certes les plus fréquents, ils sont d'ailleurs largement employés dans la manga aux phylactères verticaux, mais la publication d'albums occidentaux dans le sens de lecture original et traduits en un japonais horizontal est tout aussi naturelle, comme le montrent les traductions des bandes dessinées américaines ou
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celles de Tintin... Ainsi, il n'est pas plus compliqué de traduire une bande dessinée française en japonais qu'en flamand, il suffit de changer le texte dans les bulles !
Les traductions de manga en Occident sont une toute autre affaire, il nous faut en inverser le sens de lecture et l'opération est un véritable un casse-tête, une suite de problèmes techniques et éthiques extrêmement complexes et pour lesquelles il n'y a pas de solution idéale.
Un avatar, le moins coûteux et le plus expéditif, est de retourner les films venus du Japon, ce qui débouche immanquablement sur un massacre. Un autre est de publier cette manga dans son sens de lecture original, en oubliant que la langue française n'a pas la souplesse de son homologue japonaise et que nous ne savons lire que de gauche à droite : avec des images qui se suivent de droite à gauche et un texte qui va à contresens, ce type d'adaptation induit une lecture cassante, contre nature, et des va-et-vient qui ne rendent service ni à la fluidité ni à la narration.
Une autre solution est bien de transposer la manga dans le sens de lecture occidental, mais dans un remontage au cas par cas et qui n'hésite pas à intervenir, le cas échéant, au sein même des images : bref, une adaptation qui doit être faite ou supervisée par l'auteur lui-même, comme propose de la faire Jirô Taniguchi pour les prochaines traductions de ses œuvres...
Et comme je le fais moi-même pour la version japonaise de Tôkyô est mon jardin !
C'est un paradoxe curieux, mais notre ouvrage, qui sera l'une des rares BD françaises adultes traduites au Japon, est aussi certainement la seule à poser quelques difficultés d'adaptation... Cela tient à ses particularités : Tôkyô est mon jardin est un album le plus souvent bilingue, et de nombreuses images de la version française sont faites de phylactères horizontaux et verticaux. Mon travail consiste aujourd'hui, pour la version japonaise, à remettre tous les phylactères à l'horizontale, en redessinant certaines parties de cases et en m'efforçant de ne pas abimer les trames de Taniguchi ...
C : Tu m'as dit qu'Isao Takahata avait déjà eu l'occasion d'apprécier ton album Tôkyô est mon jardin...
FB : Oui. Il l'a eu en main par hasard, l'un de ses premiers assistants l'ayant déniché je ne sais pas très bien où... L'album les a intéressés apparemment, si bien qu'ils en ont fait une traduction à usage privé, au crayon de papier dans les marges avec l'aide de David Encinas, le jeune Français qui travaille aux studios Ghibli : ainsi, Tôkyô est mon jardin avait fait le tour des studios presque un an avant sa traduction officielle et sa publication au Japon !
Par la suite, j'ai eu la chance de pouvoir rendre une petite visite aux studios Ghibli, et de rencontrer le formidable Takahata...
C : Je reviens un moment sur la première histoire que tu as réalisée pour le Japon : Une belle manga d'amour. Peux-tu nous en dire en deux mots la teneur ? Vu que en France, nous ne la connaissons pas encore, je suis très curieux... Il s'agit encore d'une histoire d'amour, apparemment ?
FB : En début d'été dernier, je venais à peine d'arriver au Japon et le rédacteur en chef de la revue Store me propose de réaliser cette histoire en 16 pages couleurs, une histoire d'amour... J'avais deux ou trois jours pour donner ma réponse, seulement deux mois pour réaliser scénario et dessins, et pas la moindre histoire d'amour en vue susceptible de m'inspirer... Or, je n'allais tout de même pas refaire Tôkyô est mon jardin ou Demi-tour !
Encore une fois, je m'en suis sorti en restant au plus proche de la réalité. Grosso modo, Une belle manga d'amour est une variation sur le thème du film la Discrète, l'histoire d'un auteur de BD français fraîchement débarqué, à qui un éditeur japonais passe commande d'une histoire d'amour : il doit absolument tomber amoureux dans la journée pour accepter cette commande, et parcourt les rues de Tôkyô à la recherche de son modèle, l'inconnue qui voudra bien le tirer d'affaire... Il aborde finalement une jeune femme, lui explique son problème (« Voulez-vous bien que je tombe amoureux de vous ? »), et finit par la convaincre (« Quand commencent les répétitions ? » demande-t-elle « Mais, tout de suite, si vous voulez ! »).
Il semble que j'aie touché juste : l'histoire est parue le 1er décembre et la rédaction de Store a reçu depuis un abondant courrier de lecteurs et lectrices apparemment enthousiastes... Plutôt des lectrices en fait, et plutôt jeunes, entre 20 et 25 ans !
C : Les couleurs ont l'air très belles également et différentes d'à ton habitude ; elles sont réalisées sur ordinateur avec Photoshop ?
FB : Ma vie a changé, non pas depuis que je suis au Japon, mais depuis que Mac est entré à la maison ! J'ai effectivement fait mes premiers pas sur Photoshop avec ces 16 pages couleurs, un Photoshop sans mode d'emploi et en japonais !!!
Je ne pense pas que les couleurs soient si différentes de celles de mes précédents albums, comme 36 15 Alexia ou le Rayon vert... Mais elles changent bien sûr de celles de Demi-tour, qui ont été brillamment réalisées par Emmanuel Guibert !
Tôkyô, 23 mars 1998
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