Dernière mise à jour : 16 janvier 2003
Entretien-feuilleton avec Frédéric Boilet
Réalisé par courriel entre Tôkyô et Paris
de septembre 1997 à janvier 1999

Propos recueillis par François Boudet, pour le site Cyborg

Sommaire :
 
Page 1 :    Junko et autobiographie / Avant le Rayon vert
Page 2 :    Le Rayon vert
Page 3 :    36 15 Alexia / Ressentiment ? / Limites à l'autobiographie ?
Page 4 :    Love Hotel
Page 5 :    La manga / Sexe et censure
Page 6 :    Cinéma japonais / Dessins animés japonais
Page 7 :    Utilisation de la photo dans la BD / Fin de (À Suivre)
Page 8 :    Tôkyô est mon jardin
Page 9 :    Tôkyô est mon jardin / Lectorat / Demi-Tour
Page 10 :  BD au Japon
Page 11 :  Questions des Internautes
QUESTIONS DES INTERNAUTES
 

  Un interrogatoire poussé de Jessie Bi du site Du9 :

  Salut.

  En fait tes deux derniers albums m'ont encore plus convaincu de l'intérêt de ton travail.
  Tu fais une bande dessinée vivante et contemporaine qui ne néglige ni la narration, ni l'expérimentation, ni la volonté de découvrir et de comprendre le monde (naturel et culturel). Il me semble que ton ambition plus ou moins consciente est de coller au présent et / ou au vécu. On comprend donc mieux le décalage qu'il pouvait y avoir entre toi et les gens de Vécu, qui eux s'intéressaient au passé et à l'Histoire tellement passée qu'ils ne pouvaient l'avoir vécue !

  Tu fais souvent référence au cinéma ou à la littérature quand tu évoques ton travail, mais jamais à l'art contemporain, c'est à dire tout ce qui se positionne vis-à-vis de la peinture ou de la sculpture passée. Pourtant tu as été étudiant aux beaux-arts, tu devais donc bien t'y intéresser ? Si oui, à quels artistes ou mouvements artistiques ? En quoi t'ont-ils éventuellement influencé ?

  Frédéric Boilet : Après trois années de lycée technique et un brevet de technicien F1, je me suis effectivement heureusement tourné vers les beaux-arts... Et c'est là que j'ai commencé à vivre. J'y ai eu accès à tout un pan de culture artistique que j'ignorais, et qui m'a d'ailleurs un peu éloigné de la BD, non pas au profit des arts plastiques classiques comme la peinture ou la sculpture, mais au profit de la vidéo, un autre moyen d'expression narratif et une technique encore à ses balbutiements à l'époque (1979 / 80).
  Ainsi ma création de fin de cycle fut une performance dans la mouvance de l'art conceptuel américain des années 70 et début 80, art vidéo et  land art, qui perturba certains professeurs et en enchanta d'autres...

  JB : Peux-tu décrire ce que tu enseignais à Angoulême ? Quels étaient tes buts d'enseignant ? Les as-tu atteints ? Quel bilan en tires-tu ?

  FB : Je voulais partager mon expérience et mes préoccupations de scénariste, ce qui n'était pas une mince affaire dans un milieu où tous, collègues et étudiants, étaient - le sont sans doute encore - obnubilés par le dessin, la belle image, le coup de patte...
  Mais s'il n'y avait eu que ça... Je ne souhaite pas m'étendre sur ces deux années d'enseignement à l'école d'art d'Angoulême, qui ne me rappellent pas de bons souvenirs.

  JB : La bande dessinée est (ou a été ?) un art populaire, dans le sens où c'est une forme artistique qui vient « de la rue ». La bande dessinée, jusqu'à il y a peu de temps finalement, ne s'enseignait pas. Est-ce que vouloir l'enseigner ce n'est pas vouloir la dénaturer ? La professionnaliser dans le sens marchand ?

  FB : C'est un vieux débat, tu m'excuseras de n'y répondre que partiellement.
  Je me dis qu'une école d'art est une auberge espagnole, on y trouve ce qu'on y apporte. Deux années d'études aux beaux-arts peuvent être tout à fait précieuses si l'on apporte beaucoup, ou parfaitement inutiles si l'on en attend tout.
  Pour moi, la question n'est pas de savoir si tel ou tel art peut s'enseigner, mais bien de se demander si l'on a envie d'apprendre. Ensuite, on apprend de tout et partout : dans une école d'art ou au café du coin, et concernant la chose artistique, peut-être un peu plus vite dans une école d'art que dans un café.

  JB : Dans tes deux albums se passant au Japon, il y a la présence simultanée et quasi constante des deux langues. Comment t'en est venue l'idée et la nécessité ? Pour le côté plastique (la beauté des kanji) ? Pour l'effet de réel ? Pour le côté vérité d'un reportage sous-titré (associé à l'idée de simultanéité) ? Pour le côté exotique ? Pour faciliter l'invasion par Casterman de l'Archipel ? (il y a une rumeur comme quoi cet éditeur aurait fabriqué un robot guerrier de 10 étages clandestinement envoyé au Japon, peux-tu nous le confirmer ?)

  FB : Mais précisément pour toutes ces raisons à la fois... David Martin est un Français au Japon, entouré de Japonais qui parlent japonais, et Benoît et moi avons voulu éviter ce grand classique des poncifs (et sans doute l'un des plus paresseux) : faire parler français le quidam du bout du monde, ou pire encore, « petit chinois » s'agissant d'Asiatiques ! Concernant le dernier point de ta question, j'avoue que je suis surpris : l'information était ultra confidentielle. Le prototype de robot est de conception franco-belge, mais pas encore tout à fait au point. Aux dernières nouvelles, il est toujours au secret quelque part dans une usine de Moselle...

  JB : On te parle souvent de ton utilisation des documents photographiques, mais on pourrait aussi te poser les mêmes questions à propos de la place des documents écrits (manuscrits ou non) dans tes bandes dessinées. Surtout que tu pousses l'effet jusque à faire écrire des lettres par tes amis, comme dans 36 15 Alexia, par exemple.
  Plus simplement j'aimerais savoir si pour toi leur utilisation n'a qu'un rôle purement narratif ? Sont-ils des témoignages ? N'amplifient-ils pas cet effet de réel que tu recherches (même si c'est pour mieux le brouiller par la suite) ?

  FB : Ce sont des sortes de pièces à conviction. La mise en scène de documents manuscrits, mais aussi photographiques ou vidéo, m'a toujours semblé aller de soi dans la bande dessinée.
  Dans 36 15 Alexia, j'avais d'abord prévu que la lettre figurerait sur deux pages recto-verso, et non pas en vis-à vis comme ça a été finalement le cas pour des raisons de maquette. Je souhaitais la rendre ainsi encore plus réelle, en donnant l'illusion qu'elle était insérée dans l'album et qu'on pouvait s'en saisir...
  Dans l'Épinard de Yukiko, mon projet actuel, les pages manuscrites de mon agenda et ses croquis ouvriront chaque nouvelle scène de 1 à 8 pages...

  JB : Dans les deux derniers albums, tu fais appel soit à Taniguchi pour la trame soit à Guibert pour la couleur. Cette « division du travail » est-elle simplement due à un manque de temps ou à une volonté délibérée de travailler en équipe ?

  FB : Le manque de temps n'a bien entendu rien à voir à l'affaire. Il s'agit bien sûr dans les deux cas d'un désir de collaboration, d'échange, une notion un peu différente de celle du travail en équipe... Voilà comment j'ai demandé à Yôji Fukuyama - un auteur qui me fascine - d'intervenir à son tour dans l'Épinard de Yukiko : il y dessinera un ange, qui fait une apparition sur quelques pages...
 

Tôkyô, le 16 juillet 1998

  Cédric Lavoix a écrit :

  Je viens d'acheter Tôkyô est mon Jardin suite à l'interview... Vous êtes un pur génie... Bonne Chance !

  Une réaction de Guillaume :
 

  Très sympa votre interview...
  J'ai adoré (mais vraiment adoré !)
36 15 Alexia, une de mes bandes dessinées préférées !!!
  Je n'ai pas du tout retrouvé le même plaisir de lecture dans tes albums suivants... Je trouve même que ça va de pire en pire.
Demi-tour, c'est vraiment une sous-sous copie de 36 15 Alexia et c'est pas bien... J'achète toujours tes albums et j'espère retrouver un jour l'étincelle que j'ai eu en lisant l'album 36 15 Alexia.
  BONNE CONTINUATION. Un de tes fans... Guillaume.

  Frédéric Boilet : 36 15 Alexia a été pour moi le livre de tous les excès, et les réactions furent tout à fait à cette image. De nombreux lecteurs ont été emballés, certains ont fait des pieds et des mains pour me le faire savoir, tandis que j'essuyais par ailleurs diverses vexations ...
  Ces curieux excès se sont même retrouvés dans les chiffres de vente, mes plus modestes à ce jour...
  Côté contenu, Demi-tour peut effectivement être comparé à 36 15 Alexia : les deux livres s'appuient sur un scénario « jeu », à clefs, ce qui n'est pas le cas de Love Hotel et Tôkyô est mon jardin que nous avons voulu plus purs, débarrassés de fioritures... Mais il me semble que la comparaison s'arrête là, et les deux livres sont si différents que j'avoue ne pas voir en quoi l'un pourrait être le « sous produit » de l'autre...
  Personnellement, j'aime tout particulièrement Demi-tour, je crois même que c'est, de nos ouvrages, le préféré de Benoît Peeters. Et le livre que je suis véritablement le plus heureux d'avoir fait est Tôkyô est mon jardin...
 

Tôkyô, le 2 septembre 1998

  De Régis Duqué :
 

  Vous devez une fière chandelle à certains libraires. C'est en effet dans une librairie bruxelloise spécialisée en bande dessinée que j'ai découvert Love Hotel : Si tu ne l'aimes pas, on te le reprend » me dit le vendeur « qui n'est pas un marchand ». (Je ne sais pas s'ils me l'auraient vraiment repris, puisque je ne leur ai pas proposé.)

  Je trouve que cette injection de réalisme fait du bien à la bande dessinée d'aujourd'hui. C'est en ce sens que votre travail se rapproche de celui de Menu (avec ses récits autobiographiques, avec son scénario de bande dessinée-reportage pour Blutch, dans Noire est la terre, aux éditions Autrement), Gerner (avec ses récits de voyages), Joe Sacco (avec ses récits ramenés de Palestine)... et cela même si les formes, les chemins que ces auteurs empruntent sont excessivement différents. Connaissez-vous ces auteurs ?

  Bon, alors, ou sinon, j'ai une question un peu triviale, hein, mais enfin voilà... J'aimerais savoir si on peut s'attendre à trouver un nouveau Boilet en librairie, chez un éditeur français, un de ces prochains jours ? Les planches disponibles sur le net sont très alléchantes. (On peut faire des pétitions et tout ça, s'il faut.)

  Frédéric Boilet : Je connais bien les auteurs que vous me citez (à part Blutch peut-être, dont je connais les dessins mais que je n'ai pas encore eu l'occasion de lire attentivement), et les apprécie. Je connais plus directement Jean-Christophe Menu, et surtout Jochen Gerner, qui a habité Nancy comme moi, et dont je suis le travail remarquable depuis ses débuts.
  Pour ce qui est de mes futures publications en France, je ne vois guère que la pétition ! Malheureusement, et sauf miracle, je n'ai rien en préparation pour l'Hexagone avant un moment, puisque l'ensemble des éditeurs franco-belges boude mes propositions depuis bientôt deux ans... Je suis venu au Japon juste à temps !
 

Tôkyô, le 24 janvier 1999

  De Sholby :
 

  Je viens d'acheter et de lire - c'est tard, je sais, et y a pas d'excuses qui tienne - Tôkyô est mon Jardin, et c'est plus que beau, ça m'émeut, tiens. Tant qu'il restera quelques créateurs comme vous sur terre, je ne pourrai pas tout à fait désespérer des hommes.

 
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